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Le 15 novembre 2018

Editorial 4 juin 2008

« Notre rêve : un monde sans pauvreté ».

C’est la devise de la Banque Mondiale. Mais cet engagement apparemment irréalisable a provoqué la démission de l’économiste en chef et vice-président de l’organisation internationale : Joseph Stiglitz, en janvier 2000. Depuis il récidive avec une ouvrage qui met à l’index le Président Bush et la tromperie sur le coût de la guerre en Irak.

Une guerre à 3000 milliards de dollars de Joseph-E Stiglitz et Linda J. Bilmes, c’est le titre de l’ouvrage traduit en français et édité par Fayard pour ce début d’année 2008.

Changer le monde

"Réformons les institutions économiques internationales" clame Joseph-E. Stiglitz.
Les « anti-globalisation » en ont fait leur héros, les partisans du libéralisme leur ennemi : J.E.S. trouve le monde « injuste » et voudrait le changer.

Dans son ouvrage : La Grande Désillusion il affirme que la mondialisation ne marche pas. Et de préciser dans sa récente interview au nouveau Courrier de l’Unesco :
JS : Parce qu’elle ne profite pas à tout le monde, même si elle profite à certains, voire à beaucoup de monde dans certains pays. Grà¢ce à la mondialisation, la Chine et plusieurs pays d’Asie ont accru leurs exportations. Mais ailleurs, notamment en Amérique latine, les réformes des années 90 ont engendré de l’instabilité économique ...

La crise des marchés financiers qui touche les pays riches est-elle liée aux dysfonctionnements de la mondialisation ?
J.E.S. : Oui et non. Le problème, ce n’est pas la mondialisation mais les institutions économiques internationales, notamment le FMI, qui ont imposé un certain nombre d’idées : le fanatisme du marché, une certaine vision du capitalisme à l’américaine, vu comme le meilleur, voire le seul, système économique universel. Mais les scandales récents, aux Etats-Unis et ailleurs, montrent que ce système pose de graves problèmes et soulignent le caractère malsain des liens entre les sphères politiques et économiques ...

Quels intérêts spécifiques cette forme de libéralisation sert-elle ?
J.E.S. : Certains intérêts en Occident, mais également dans le Sud. Par exemple, la mondialisation des marchés financiers profite à tous les individus qui ont intérêt à spéculer sur des valeurs à court terme. Par ailleurs, certaines règles inégales du commerce, comme celle régissant la propriété intellectuelle, sont le fruit de pressions des laboratoires pharmaceutiques et de l’industrie des loisirs. Elles vont à l’encontre des intérêts de la communauté scientifique et de ceux qui se soucient de la santé et du bien-être des pauvres. ...

Vous êtes convaincu que la mondialisation pourrait être une bonne chose pour les pauvres. A quelles conditions ?
J.E.S. : Il faut qu’il y ait une reconnaissance, dans les pays du Nord, de la nature des inégalités et des problèmes mondiaux. ... Mais il faut également réformer les institutions économiques internationales.

Comment ?
JJ.E.S. : je modifierais le système des votes. Comme les Etats-Unis sont le seul pays à disposer d’un droit de veto au sein du FMI, celui-ci reflète forcément leurs intérêts. Et comme ils sont représentés par le Trésor américain, ce sont les intérêts des milieux financiers qui priment. Je changerais aussi le système de représentation. Si le FMI ne s’occupait que de questions techniques comme les assurances, on ne trouverait rien à y redire. Mais ses politiques touchent aussi à l’éducation, à la santé, etc. Or, les populations affectées n’ont aucune voix au chapitre, absolument aucune.

Un témoin gêant

« J’espère que mon livre ouvrira un débat ».

Bardé de diplômes, d’honneurs et de prix, dont l’illustrissime Nobel d’économie, reçu en 2001, Joseph Stiglitz a une fois de plus été comblé : son livre, La Grande Désillusion, a suscité des réactions, souvent passionnées, dans le monde entier. Il lui a aussi valu des attaques en règle de la part des partisans de sa cible : le Fonds monétaire international. Car ce néo-keynésien n’a de cesse de dénoncer le « fanatisme du libre-marché cher au FMI » et le « capitalisme des copains ». Lui qu’on a laissé pénétrer dans le cénacle restreint des décideurs mondiaux a osé témoigner de leur « grande hypocrisie ». Bref, il a trahi.

Né en 1943 à Gary dans l’Indiana, Stiglizt est considéré comme l’un des économistes les plus brillants de sa génération. Au cours de sa carrière universitaire, qui l’a mené à Yale, Princeton, Oxford et Stanford, où il enseigne actuellement, il a notamment contribué à créer une nouvelle discipline, l’économie de l’information.

Quelques extraits de La Grande Désillusion

« Quand je suis passé à l’international, j’ai découvert que la prise de décision […] était fondée sur un curieux mélange d’idéologie et de mauvaise économie, un dogme qui parfois dissimulait à peine des intérêts privés. »

« Peu de gens aujourd’hui défendent cette grande hypocrisie : on prétend aider les pays en développement alors qu’on les force à ouvrir leurs marchés aux produits des pays industriels avancés, qui eux-mêmes continuent à protéger leurs propres marchés. Ces politiques sont de nature à rendre les riches encore plus riches et les pauvres encore plus pauvres – et plus furieux. »

« Le FMI a cessé de servir les intérêts de l’économie mondiale pour servir ceux de la finance mondiale. »

« La mentalité colonialiste est restée – la certitude de savoir mieux que les pays en développement ce qui est bon pour eux. »

« Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. à‡a ne marche pas pour les pauvres du monde. à‡a ne marche pas pour l’environnement. à‡a ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale. »

Extraits reproduits du nouveau Courrier de l’Unesco,
Propos recueillis par Sophie Boukhari