Contre la tempête du progrès pour une insurrection pacifique

Ça se passe aujourd'hui

Le 17 avril 2018

Petite philosophie à l’usage de tous 21 mars 2009

La sagesse : des voies convergentes pour un même objectif

Il ne serait pas sage de croire que toute la vérité sur la sagesse pourrait se faire à la lecture de quelques feuillets. Faire court ce n’est pas la promesse d’une bonne synthèse. Le sujet est complexe et a pris une ampleur encore plus considérable au fil de l’écriture de ce mémoire.

La volonté de ce texte n’est pas de qualifier la sagesse mais de constater l’aspiration de l’humanité (une partie au moins) à atteindre cet objectif. Et les moyens d’y accéder sont portés par des courants divers : philosophiques, religieux, ésotériques et toutes les autres voies d’amélioration de l’humanité.

Parler de la sagesse c’est implicitement évoquer quelques thèmes éternels :
- La morale. Comme une exigence universelle confiée à chacun de nous pour aider l’humanité à se faire.
- L’amour. Pas Eros, mais Philia : amitié. Et Agapè : l’amour du prochain, l’amour charité.
- La liberté. Dans le sens exprimé par Spinoza : « La raison est libre et libératrice si nous ne sommes soumis qu’à notre propre nécessité ».
- L’athéisme. Dans sa notion de tolérance qui conduit à l’humanisme.
- La solidarité et la fraternité qui unissent entre eux les hommes.
Autant de valeurs qui sans conteste guident les humains vers la sagesse.
S’il fallait poser un préalable au sujet de la sagesse (dans la forme où elle vous est présentée ici) il conviendrait de préciser que :
- La sagesse est un concept (faculté, manière de se représenter…) pour les humains,
- La notion (conscience, idée) de sagesse est propre à chaque culture, à chaque civilisation, à chaque être.
Enfin pour conduire ce projet l’option retenue est que la philosophie, à elle seule, propose beaucoup de voies sur le chemin de la sagesse.
Sur la scène philosophique trois conceptions majeures de la sagesse s’affrontent :
- la sagesse de la connaissance (religieuse et métaphysique),
- la sagesse critique du sens (comme Kant et Nietzsche l’ont décrite),
Selon la morale kantienne, il faut et il suffit que chacun fasse librement son devoir propre à l’être raisonnable, qu’il l’accomplisse à la place qui lui est dévolue, si modeste soit-elle, pour que soient taries à leur source la violence et l’injustice. En ce sens, chacun est responsable de l’humanité (entendue cette fois comme la qualité proprement humaine de nos actes) : l’individu n’est pas appelé à assumer cette responsabilité par quelque haut fait ou sacrifice qui lui serait commandé de l’extérieur (par Dieu ou par un parti), mais par l’accomplissement tranquille et quotidien de ses tà¢ches.
- la sagesse de l’absurde (où le matérialisme le plus radical côtoie parfois le bouddhisme le plus oriental).

Pour le plus grand nombre la sagesse comme façon de se comporter est à la fois un objectif, souvent mal défini et appréhendé par reconnaissance de personnages identifiés comme sages. Mais c’est aussi une manière de vivre et de penser.
Certains d’entre les humains, quoi qu’ils fassent, ne seront jamais des sages. Dans l’histoire de notre humanité peu ont été élus à ce rang. Même si dans la vie courante, des femmes, des hommes, de toutes les catégories sociales ont des comportements exemplaires auxquels leurs congénères reconnaissent la qualité de SAGESSE.
Pour certains la sagesse peut-être une finalité. Les humains choisissent des voies différentes pour leur parcours de vie. Mais la sagesse est un compagnon de route difficile. Cet objectif, finalement rarement assouvi, est pour beaucoup de ceux qui cherchent à l’atteindre une quête sans fin, une fuite obsessionnelle.
D’autres moins obstinés, en recherche de vérité, veulent mieux comprendre ce que sont les « choses » qui permettent de devenir meilleurs, plus vertueux, au sens où la connaissance de la vérité permet de mieux se réaliser en tant qu’être doué de conscience et de raison. Ils sont sages et ne s’en vantent pas.

Chacun de nous évalue et étalonne les manifestations de la sagesse qu’il perçoit dans les modèles d’existence qu’il se choisit : Théodore Monot était-il plus sage que le Daïla Lama ? Lao Tseu plus que Confucius ? Socrate plus que Pythagore ? Gandhi plus que Krishnamurti ? Mère Térésa plus que sœur Emmanuelle ? Jean-Jacques Rousseau plus que Voltaire ? Saint-Exupéry plus que Camus ?

La liste de ceux qui ont ouvert des voies de sagesse est grande. Et ils ont écrit ou prononcé des paroles auxquelles nous nous référons toujours.

Alors qu’est ce que la sagesse ?

Définir la sagesse revient à puiser dans l’histoire des hommes et de la philosophie depuis l’un des plus grands esprits de la Grèce, le sage Pythagore, né au 6e siècle avant J.-C.
Ce personnage exerce encore aujourd’hui, dans notre monde, une influence réelle, en mathématiques et en philosophie, mais aussi dans les domaines de l’ésotérisme ou de l’art.
Avant tout, Pythagore est philosophe et serait le créateur du mot « philosophoï » : « amoureux de la sagesse ».
L’étymologie est assez claire : philosophia en grec c’est l’amour ou la quête de la sagesse. Mais qu’est ce que la sagesse ? Un savoir ? C’est le sens ordinaire du mot, chez les grecs (sophia) comme chez les latins (sapientia) et c’est ce que la plupart des philosophes, depuis Héraclite, n’ont cessé de confirmer.
Pour Platon comme pour Spinoza, pour les stoïciens comme pour Descartes ou Kant, pour Epicure, Montaigne, Alain, … La sagesse a bien à voir avec la pensée, l’intelligence, la connaissance, avec un certain savoir.
Ce savoir est particulier, aucune science ne l’expose, aucune démonstration ne le valide, aucun laboratoire ne saurait le tester ou l’attester, ou encore aucun diplôme ne le sanctionne.
La sagesse ce n’est pas de la théorie mais de la pratique. Ce n’est pas des preuves mais des épreuves. Ce ne sont pas des expérimentations mais des exercices. Ce n’est pas de la science mais la vie. Nous pourrions alors faire l’analogie avec le chemin initiatique que nous empruntons, nous M à¸
La sagesse tient à la maîtrise de soi à contrario de la folie (qui est l’absence de maîtrise).
La sagesse suppose que l’intelligence inspire et gouverne les choix que nous avons à faire quotidiennement.
La sagesse admet un sens aigu de la discrimination entre ce qu’il convient de faire et ce qu’il convient d’éviter.
La sagesse postule pour la lucidité dans laquelle prend place la décision juste et l’action juste.
Et la sagesse est une affaire personnelle. Comme le disait Montaigne : « Quand bien même nous pourrions être savants du savoir d’autrui, nous ne pouvons être sages que de notre propre sagesse ».
Affaire personnelle bien sûr mais aussi comme la philosophie « affaire » de lucidité.
Etre lucide c’est VOIR. Voir avec les yeux et avec l’intelligence du cœur. VOIR ce qui EST (par analogie à la vérité ?). Voir ce qui constitue l’activité du mental, le fonctionnement de l’ego, sans fuite, sans division, sans condamnation. Dans les termes de Krishnamurti : « Voir tout cela n’est pas seulement la vérité mais la sagesse. C’est à partir de cette sagesse que vient l’intelligence qui fonctionnera dans la vie quotidienne, qui ne créera pas de confusion ». La lucidité rassemble l’énergie de l’intelligence et lui permet d’entrer en action.
Le VOIR de l’intelligence est ce qui doit présider à l’étude de la philosophie. C’est ce que devait penser Descartes quand il écrivait : « c’est avoir les yeux fermés, sans jamais les ouvrir, que de vivre sans philosopher ; et le plaisir de voir toutes les choses que notre vue découvre n’est pas comparable à la satisfaction que donne la connaissance de celles qu’on trouve par la philosophie ».
Il poursuit : « cette étude est plus nécessaire pour régler nos mœurs et nous conduire en cette vie, que n’est l’usage de nos yeux pour guider nos pas ».
En d’autres lieux c’est un proverbe indien qui dit : « Mieux vaut allumer la lumière que de maudire l’obscurité ».
Aujourd’hui beaucoup regrettent que la sagesse soit perdue de vue, et que les philosophes eux-mêmes l’ait perdue de vue. Dans notre histoire récente, il y a beaucoup de penseurs, des penseurs spéculatifs, des penseurs existentiels. Il y a peu de philosophes. Un universitaire a pu même écrire que Spinoza était le dernier philosophe en Occident, qu’après lui, il n’y avait plus que des penseurs et plus de philosophe ! C’est très excessif bien sur, mais c’est un jugement significatif porté sur notre environnement culturel. Et les donneurs de leçons de la pensée contemporaine sont souvent plus médiatiques que réellement philosophes.

La sagesse c’est aussi un savoir vivre.

Cette affirmation est commune à de nombreux courants de pensée.
La vraie sagesse pourrait être la conjonction de la sagesse théorique ou contemplative (Sophia) et de la sagesse pratique (Phronèsis). L’une n’allant pas sans l’autre. Cette appréciation donne raison à Descartes : « Bien juger pour bien faire ». Et c’est la sagesse même.
Les uns seront plus doués pour la contemplation, d’autres pour l’action. Mais aucun don ne suffit à la sagesse. Les premiers devront apprendre à vouloir, les seconds à voir. L’intelligence ou l’habileté ne suffisent pas, la culture ne suffit pas. « la sagesse ne peut-être ni une science ni une technique » selon Aristote. Elle porte moins sur ce qui est vrai ou efficace que sur ce qui est bon pour soi et pour les autres. Alors, un savoir ? Oui mais un savoir vivre.
C’est selon André Comte-Sponville ce qui distingue la sagesse de la philosophie. La philosophie est pour lui un savoir penser plus qu’un savoir-vivre.
Mais la philosophie n’a de sens que si elle nous rapproche de la sagesse. « La philosophie est celle qui nous instruit à vivre » disait Montaigne.
C’est donc parce que nous ne sommes pas des sages que nous avons besoin de philosopher. Alors la sagesse serait le but, la philosophie le chemin. Un chemin.
Les hermétistes prétendent que le trésor des véritables philosophes ce n’est pas d’augmenter inlassablement leurs richesses (culturelles) mais résulte de leur joie et de leur bonheur qui prend sa source dans l’être et dans le principe pour la perfection vers laquelle ils tendent ; pour leur profit, le profit de leurs proches, et pour les utopistes le profit de l’humanité. Ils enseignent (par exemple) que tout individu avant d’être capable de ressentir un degré quelconque de plaisir, doit avoir oscillé d’une quantité proportionnelle vers le pôle opposé de ce sentiment.
Il faut ici se rappeler le sens des mots qui riment avec hermétisme et ésotérisme c’est-à -dire :
- l’humanisme (doctrine qui vise à l’épanouissement de la personne humaine),
- le charisme (prestige d’une personnalité mis au service du bien commun),
- l’existentialisme (qui s’interroge sur l’être en général à partir de l’existence vécue par l’homme, libre et responsable).

Dans son acceptation populaire contemporaine la sagesse est reconnue à celui ou celle qui prend des décisions raisonnables sans tenir compte de ses intérêts personnels. Plus généralement la sagesse désigne les qualités vertueuses et le savoir d’un individu. Le Sage est en accord avec lui même et avec les autres il est tempéré, modéré et juste et il accorde ses actes à ses paroles.
La sagesse populaire c’est aussi le bon sens et la capacité des individus à faire des choix justes. Cette sagesse pratique ou coutumière ne se fonde pas sur des préceptes philosophiques ou religieux.
Cette appréciation simple de la sagesse revient pourtant à mettre en pratique spontanément des principes philosophiques convergents comme la RAISON.
Au sens platonicien du terme logos (raison) « la sagesse consiste en une seule chose : connaître la raison qui agit toujours et partout ».
Socrate invite à la cogitation, à l’humilité, à l’acceptation de son ignorance et au respect absolu des Lois de la Cité.
Les stoïciens et les épicuriens définissent la sagesse comme la maîtrise des désirs par la raison et la connaissance de ce qui est de notre ressort et de ce qui ne l’est pas.
Les Sophistes (professeurs du savoir) mettent en exergue la relativité de la vérité qui s’élabore dans le discours, le maniement de la rhétorique, de la logique et de la résolution des contradictions.

Si la convergence est évidente les voies divergent

Des hommes et des femmes ont depuis la nuit des temps proposés des voies de sagesse. Dogmatiques ou non les enseignements, ou les exemples de comportement et de vie, proposés par ces maîtres ont tous à peu près la même finalité.
Il y a la sagesse africaine, la sagesse chinoise, celle des religions, des dieux, des vieux, des chefs, etc. Pour tous la sagesse est une quête universelle de l’humanité dans son désir de bonheur et de bonté.
Sur le seul plan de la philosophie les voies de la sagesse sont multiples et aussi nombreuses que les époques, les civilisations, les maîtres…

Les termes de ce qui peut être assimilé à l’objectif de sagesse diffèrent :
- Lao Tseu cherche et enseigne la VOIE,
- Confucius cherche l’harmonie (ou la morale au coeur de l’homme lui-même),
- Cakyamuni est en quête d’éveil,
- La Torah propose 48 voies pour la sagesse,
- Le Dalai Lama suggère une voie de sagesse qui cultive la compassion et l’accès à l’esprit d’éveil,
- L’abbesse Shundo Aoyama transpose les enseignements de sagesse des grands maîtres Zen à notre monde moderne.
- Sœur Emmanuelle et Mère Térésa montrent que c’est aussi sur les terrains les plus hostiles que l’expression de leur Foi n’est pas vaine.
- Le libertaire Krishnamurti proposait aux hommes de se libérer du connu. Il disait par exemple : « La Vérité est un pays sans chemin. Son accès ne passe par aucune religion, aucune philosophie, aucune doctrine établies » ; ou encore : « Le Monde est ce que nous sommes. Les mutations fondamentales ne peuvent aboutir qu’au prix d’une transformation de la conscience individuelle ».
- M.Zitouni dont le maître à penser est Ahmed Ben Allaoui dit à propos des soufis : « Le soufi est un être simple qui sacralise la vie, n’a aucun problème avec les autres religions. C’est quelqu’un qui prône la paix. C’est la seule voie de la sagesse pour nous épargner de retomber dans les dégà¢ts que les idéologies ont commis. ».
Ou encore et pour terminer cette énumération sélective et subjective, rappelons nous ce que Bertran de la Farge écrit dans Lumières Cathares : « … les chrétiens (du 21e siècle) enfin réunis pourraient tendre une main fraternelle, chaleureuse et respectueuse à tous les frères humains : musulmans, juifs, bouddhistes de toutes les obédiences, croyances, non croyances ou non obédiences ? Et Bertran de la Farge de citer Gandhi : « A vrai dire il y a autant de religions que d’individus. Le Dieu du musulman est-il autre que le dieu de l’hindou, ou celui du chrétien ? Les religions représentent des routes différentes qui convergent vers un même point. Peu importe si nos chemins ne sont pas les mêmes, pourvu que nous atteignons le même but ». La sagesse peut-être ?
Il n’y a pas d’hésitation à dire qu’il y a une grandeur de la sagesse depuis Plotin dans l’Antiquité, ou de Sri Aurobindo en Inde…. et que plus près de nous, il y a des personnalités remarquables comme Jean Klein, Stephen Jourdain et bien d’autres encore qui, par leur expérience de la conscience d’unité, ont pu voir le monde avec le regard de la sagesse.
La sagesse imposerait de ne pas conclure sans clarifier le propos.

Pourtant pour terminer …

Il paraît nécessaire de citer quelques contre exemples de manifestation de la sagesse. Depuis son origine l’homme (ou certains d’entre eux) n’a pas toujours été sage. Il serait trop facile de lister les atrocités que la race humaine a pu commettre sans quelle semble en avoir tiré une quelconque expérience.
De tous temps il y a eu des massacres, des exterminations au nom même du principe qu’il fallait imposer au plus grand nombre ces voies de sagesse évoquées plus haut par les croisades, les djihads, … C’est au nom aussi de l’universalisme que les dictateurs ont rêvent de faire plier le Monde. Comme l’empire Romain et sa folie destructrice qui au seul prétexte d’imposer son modèle a été conduit à sa perte, ou Hitler sur lequel je ne ferai aucun commentaire, ... Vouloir établir une liste de ces déviances serait vouloir démontrer que la sagesse n’existe pas. Et ce n’est pas mon but.
Nous pouvons toutefois déplorer qu’au 21e siècle les puissants de ce monde laissent massacrer des milliers d’êtres humains puis se mobilisent quelques mois plus tard pour réunir les milliards de dollars nécessaires à la reconstruction des biens matériels anéantis. Ce cynisme qui fait abstraction de la destruction de la vie qu’aucun milliard ne pourra jamais faire revivre est un camouflet à la Sagesse.
Enfin les usages et les contraintes de la vie moderne vont jusqu’à déstabiliser les individus dans leur perception des valeurs morales fondamentales. Une jeune femme peut-elle faire accuser son jeune fils de 5 ans d’un acte criminel quelle a elle-même perpétré ? Oui c’est possible. Et cela nous laisse à penser que notre Monde est bien loin d’avoir accepté comme valeur universelle la notion de sagesse.
Pour oublier et espérer rappelons nous Kant qui écrit dans Les fondements de la métaphysique des moeurs : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen."
Ou quand il formule ainsi la loi morale : « je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle ».

La sagesse comme finalité (espérée) c’est probablement au-delà de l’érudition et de l’étude philosophique une épreuve d’amélioration (au sens du chemin de vie, de l’initiation) qui permettrait à l’homme (à l’humain) de devenir BON.

Si toutes les VOIES de sagesse convergent vers un même but le chemin est visiblement trop long pour que, dans sa vie, l’homme arrive au terme de sa quête.
Faire fi de ces échecs et aller tous ensemble vers cet idéal de vie pour éveiller les consciences à plus de sagesse !?

Et pour finir il est possible de se rappeler ce que disait Lanza del Vasto :
« Tu veux un monde meilleur, plus fraternel, plus juste ?
Et bien commence à le faire.
Qui t’en empêche ?
Fais le en toi, fais le avec ceux qui le veulent.
Fais le en petit et il grandira. »

Une voie de sagesse ?! Jacques Solomiac